Pastoralisme en Haut-Béarn : une montagne construite par les hommes
Un paysage façonné par le pastoralisme
Lorsqu’on évoque les Pyrénées, l’image qui vient spontanément à l’esprit est celle d’une nature préservée, presque sauvage. Pourtant, nos vallées béarnaises n’ont rien d’un espace abandonné à lui-même. Les paysages que nous admirons au quotidien sont le résultat d’une longue cohabitation entre l’homme, l’animal et le milieu. Nos pelouses d’altitude, prairies de fauche, haies, granges foraines, cabanes pastorales et réseaux d’irrigation ne doivent rien au hasard : ils témoignent d’une organisation patiemment élaborée au fil des siècles par les communautés montagnardes. Le pastoralisme n’a pas simplement accompagné l’histoire du Haut-Béarn ; il en est l’architecte.
Cette réalité dépasse aujourd’hui nos vallées. En 2023, l’UNESCO a inscrit la transhumance sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Dans la foulée, l’Organisation des Nations Unies a proclamé 2026 « Année internationale des parcours et des éleveurs pastoraux », reconnaissant le rôle essentiel de ces pratiques dans la préservation des paysages, de la biodiversité et des sociétés rurales. Pour le Haut-Béarn, cette reconnaissance internationale confirme une évidence : ici, le pastoralisme reste un patrimoine vivant, transmis de génération en génération et toujours au cœur de l’économie montagnarde.
Ce mode d’élevage repose sur l’utilisation des ressources fourragères naturelles par le pâturage extensif. Son efficacité repose sur un principe simple : exploiter, au bon moment de l’année, les différents espaces qu’offre la montagne. Les fonds de vallée, les versants intermédiaires et les pâturages d’altitude fonctionnent ainsi comme les pièces d’un même système. C’est cette mécanique saisonnière qui explique encore aujourd’hui la structure et le dessin de nos paysages.
Du rocher au fromage : l’équation pyrénéenne
Si nos fromages et nos viandes béarnaises ont ce goût si singulier, c’est autant grâce au travail des hommes qu’à la mémoire de la pierre.
Façonnées par des millions d’années de chocs tectoniques et de glaciations, les Pyrénées concentrent plus de 40 % de la flore française sur un territoire pourtant restreint. En faisant pâturer leurs troupeaux dans ces estives, les éleveurs empêchent la forêt de tout envahir. Ils entretiennent ce jardin de montagne où s’épanouissent 2 500 espèces végétales et 4 000 espèces animales. C’est ce mariage entre un socle géologique d’une richesse rare et le travail séculaire des bergers qui fait la typicité unique de notre terroir.
Là-haut : 65 000 hectares, des familles et des femmes
Sur le terrain, cette aventure s’incarne à travers des chiffres impressionnants rassemblés par l’Institution Patrimoniale du Haut-Béarn (IPHB). Les pâturages d’altitude représentent 65 000 hectares d’estives, soit 65 % du territoire des 20 communes du secteur.
Chaque été, près de 1 000 troupeaux prennent le chemin des hauteurs : environ 80 000 ovins (principalement des brebis Basco-Béarnaises), 22 000 bovins, 3 000 chevaux, plus de 1 500 chèvres et environ 3 000 ruches. Élément capital de notre identité : 60 % de ces estives sont laitières ou fromagères.
Là-haut, le quotidien s’organise autour de 150 cabanes pastorales. Si plus de 80 d’entre elles ont été rénovées et 100 cabanes fromagères mises aux normes sanitaires, la montagne reste un milieu rude. Plus de la moitié des cabanes ne sont accessibles qu’à pied, nécessitant encore le soutien des muletiers ou des héliportages pour acheminer le matériel et descendre les fromages.
Mais le changement le plus marquant est humain. Environ 250 bergers et vachers passent la saison là-haut, et le visage du pastoralisme s’est profondément renouvelé. Aujourd’hui, plus de 30 % des effectifs sont des bergères. La transhumance s’écrit aussi en famille : plus de 60 couples ou familles s’installent ensemble en estive durant les mois d’été. On y fabrique le fromage de tradition, on veille sur les bêtes face aux aléas de la météo, au rythme d’une vie synchrone avec la montagne.
La gestion de l’eau et des réseaux traditionnels
Dans cette équation pastorale, l’eau est la condition de tout. Entre 1 500 et 2 200 mètres d’altitude, les cabanes pastorales sont presque toujours construites à côté d’une source ou d’un torrent, sur un replat sécurisé. Depuis les années 2000, les financements de la Politique agricole commune (PAC) ont permis de moderniser ces structures (eau potable, gestion des eaux usées, amélioration du confort), s’inscrivant dans la continuité de cette adaptation au milieu.
Pour sécuriser les récoltes de foin en vallée, nos ancêtres ont creusé les paishèras ou « rigoles ». Ces canaux captaient l’eau des gaves ou des résurgences pour irriguer les prés escarpés par simple gravité. Le Haut-Béarn en conserve des témoins vivants : sur le plateau de Lhers à Accous, le réseau d’irrigation est resté en activité jusqu’à une période récente, tandis qu’à Lées-Athas, les canaux irriguaient les prés tout en faisant tourner quatre moulins.
Traversant plusieurs parcelles, ces ouvrages exigeaient un entretien collectif et un partage équitable du temps d’eau, dont les archives judiciaires gardent de nombreuses traces de conflits. Longtemps vus comme de vieux vestiges, ces canaux retrouvent une actualité forte face au changement climatique par leur sobriété. En décembre 2023, l’irrigation traditionnelle a d’ailleurs été inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO.
Plus de 8 000 ans d’organisation collective
Cette gestion commune ne s’arrêtait pas à l’eau : elle s’appliquait à la montagne tout entière. Pour organiser l’accès aux pâturages et aux estives, les communautés ont élaboré des règles rigoureuses et des traités transfrontaliers uniques entre vallées françaises et espagnoles. L’exemple le plus célèbre demeure la Junte de Roncal, témoin séculaire de cette volonté de partager pacifiquement et durablement les ressources d’un territoire où l’herbe et l’eau ont toujours été des biens précieux.
Cette organisation s’est construite au fil des millénaires. Les analyses polliniques montrent que les premières communautés agropastorales s’installent dans le piémont pyrénéen il y a près de 8 000 ans, avant une occupation pérenne de la haute montagne à l’âge du Bronze. Dans le cirque d’Anéou, site clé pour comprendre l’histoire du massif, la découverte de cabanes d’estive et de sépultures collectives prouve la fréquentation saisonnière des cimes par des groupes familiaux dès cette époque. Après un léger recul au début de l’époque romaine, les IVᵉ et Vᵉ siècles marquent un nouvel essor quand l’extension des cultures en vallée pousse les éleveurs vers les hauteurs, avant que le Moyen Âge ne fixe définitivement cet équilibre entre agriculture, élevage et forêt.
C’est tout ce cheminement qui explique le visage actuel de nos vallées. Aujourd’hui, quand on croise un troupeau sur une draille d’estive ou qu’on pousse la porte d’une cabane, on ne contemple pas le passé : on touche du doigt un patrimoine bien vivant, porté par une nouvelle génération qui continue de façonner la montagne béarnaise.




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