Broutche : la sorcière béarnaise
Ce samedi 31 octobre, c’est Halloween. Mais la sorcière version supermarché n’a qu’un week-end par an. La nôtre est en poste depuis quatre siècles : elle a son mot en béarnais, son dicton à Ogeu, un procès authentique en 1593 et même un sommet à sa signature. On l’appelle la broutche et voici son histoire.
D’abord, un mot : la brouche
En béarnais, une sorcière ne s’appelle pas « sorcière ». Le mot le plus ancien est posoère, que le lexicographe Vastin Lespy rattachait aux posons, les poisons. La posoère était celle qui savait : celle qui dosait les décoctions, qu’on soupçonnait d’empoisonner les troupeaux comme de sauver les enfants. Puis le mot a glissé, et c’est brouche qui a pris le relais. Un mot de chez nous, qui ne s’est jamais vraiment exporté.
C’est encore Lespy qui fixe la référence. Son dictionnaire de béarnais signale que les landes d’Ogeu étaient réputées pour abriter des brouches. Les « landes », au sens d’autrefois : pas un parc paysager, mais les étendues plates, humides et presque désertes qui entouraient alors le village. Rien à voir, rien à cultiver, personne à rencontrer : l’endroit parfait pour loger des créatures. Les textes qui reviennent sur l’histoire d’Ogeu racontent que ces terrains ont nourri des légendes et des superstitions pendant près de quatre siècles, peuplées de deux familles de femmes surnaturelles : les hades, des fées plutôt bienveillantes, et les brouches, selon les récits maléfiques ou guérisseuses.
Toute l’ambivalence du personnage tient dans cette double étiquette. La même créature jette des sorts et tire les malades d’affaire. La frontière entre celle qu’on brûle et celle qu’on va consulter en cachette n’a jamais été très épaisse dans nos vallées. Derrière la brouche, il y a presque toujours une femme qui en savait un peu trop long sur les plantes, les naissances ou la mort, et le village préférait s’en méfier que s’en passer.
L’expression a traversé les siècles. Dans ses Dictons du pays de Béarn (1875), Lespy relève eras brouxes d’Ogeu, « les sorcières d’Ogeu », passée dans la langue courante. Il en existait une cousine côté Barétous : eras brouches d’Arrette. Quand deux villages entrent dans les dictons, c’est que la croyance a dépassé depuis longtemps le stade de l’anecdote.
La langue béarnaise a aussi gardé la trace des suspicions. On désignait une femme accusée de sorcellerie par des formules imagées : qu’ha pates a l’oelh, « elle a des pattes dans l’œil », ou qu’ha crepaut a l’oelh, « elle a un crapaud dans l’œil ». La patte de crapaud imprimée dans le regard valait acte d’accusation. Il n’en fallait pas beaucoup plus.
Et il valait mieux ne pas la nier, la sorcière. La République des Pyrénées a raconté, dans sa série des « mystères d’Oloron », l’histoire d’un pèlerin qui eut cette imprudence. Au relais du Bastet, à table, il niait l’existence des sorcières. Échauffourée, mots plus hauts que les autres, et l’homme alla se coucher. À minuit, il se réveilla sous une violente tempête de neige, dans une chambre dont le toit avait disparu, tandis qu’une bûche brûlait tranquillement dans la cheminée. Au matin, les aubergistes le trouvèrent transi de froid. Le pèlerin repartit sans rien dire, s’écroula plus loin sur le chemin de Compostelle et délira trois jours durant au relais du Somport. Le prêtre qui le veilla le rassura : les sorcières existaient bien, et celles d’Oloron étaient les plus terribles. Moralité à afficher au-dessus des tables d’hôtes : on ne discute pas les broutches pendant le dîner.
Quand la peur tenait la plume
Car ce n’est pas qu’une affaire de contes. Les archives béarnaises conservent la trace écrite de procès en sorcellerie, et ils racontent une histoire un peu différente des légendes : plus prosaïque, et plus dérangeante.
Le plus ancien procès documenté en Béarn date de 1393. À Lucq, une certaine Mariole du Colom est accusée d’être posoère. Elle est acquittée, grâce au témoignage d’amis. Retenez ce détail, il dit tout : des voisins qui se portent garants. La chasse aux sorcières béarnaises ressemble souvent moins à une inquisition méthodique qu’à des règlements de comptes de village, où la parole des proches peut sauver, ou perdre, l’accusée. En 1489, à Bougarber, au-dessus de Pau, trois femmes doivent ainsi leur libération à des garants venus les cautionner ; une quatrième, Audin de Mimbiela, passera deux cents jours en prison avant d’être condamnée à l’exil.
Puis vient l’année qui donne son poids au dicton d’Ogeu. En 1592, deux procès pour sorcellerie et empoisonnement sont instruits à Oloron. En 1593, six femmes d’Ogeu sont enfermées dans la prison d’Oloron, jugées, condamnées, pendues puis brûlées. Six. Ce n’est qu’en 1672 qu’un édit royal interdit les procès en sorcellerie. Le Béarn éteint ses bûchers, et les brouches n’existent plus que dans les récits.
Et c’est là que la légende reprend la main, avec l’histoire la plus célèbre de la vallée d’Ossau. Le pic du Midi d’Ossau, le toit du Béarn, porte un surnom : Jean-Pierre. On a longtemps expliqué ce surnom en rappelant que, dans la vallée, l’aîné des garçons s’appelait traditionnellement Jean et le cadet Pierre. Deux pointes sur le sommet, comme deux frères. La légende est plus généreuse. Elle place là-haut deux jumeaux, Jean le joyeux et Pierre le taciturne, bergers de la montagne, chargés de protéger la vallée des envahisseurs. Une nuit, un fracas terrible sort des profondeurs, les bêtes s’affolent, un bouc mord Jean, et une brouche surgit, qui entraîne les deux frères dans son monde souterrain. Pendant leur absence, les barbares attaquent, la vallée brûle, les gaves rougissent. Alors Jean et Pierre jaillissent du volcan, immenses, brandissant leurs épées de feu, et balayent l’invasion. Pour figer l’exploit pour l’éternité, les brouches les pétrifient : ils sont devenus le Grand Pic et le Petit Pic, côte à côte pour toujours.
Relisez la fin, c’est là que tout se joue : dans cette histoire, la brouche n’est ni le monstre ni la méchante de service. C’est elle qui emmène les héros sous terre, elle qui les rend à la vallée, elle qui décide de les transformer en montagne. Le sommet le plus photographié du Béarn est, littéralement, une signature de sorcière.
Dernier décor, et non des moindres : sur le plateau du Bénou, au-dessus de Bilhères, se dressent les cercles de pierres de Lous Couraus. Ces cromlechs, vieux d’environ quatre mille ans et classés monuments historiques dès 1889, ont nourri la croyance populaire : les brouches s’y réunissaient la nuit, en compagnie du diable, pour leurs assemblées. Aujourd’hui, le sentier part de la chapelle de Houndas : trois kilomètres, une heure et demie de marche, balisage très facile, parfait en famille. Le diable a déserté les lieux et le pique-nique a pris le relais.
La légende ne demande qu’à être racontée
La bonne nouvelle, c’est que la brouche n’a jamais vraiment quitté le coin. Ces dernières années, elle a même troqué les landes pour les salles des fêtes.
Au printemps 2024, le sabbat de printemps de l’association Les Broutches, à Ogeu-les-Bains, a réuni une centaine de personnes : musique, dessin, conférence, assiette du berger servie dans la roulotte de l’association. Des fresques réalisées avec les résidents de la maison Perce-Neige ont ensuite été exposées à la bibliothèque d’Ogeu. En mai 2025, la fête des « Broutches de mai » clôturait à Herrère les dix jours sans écran de l’Espace de vie sociale Les Sources, repas et fanfare compris, avec La peau de l’ours, formation issue de la Fanfare de l’ours. Des sorcières qui font la promotion de la vie sociale et du débranchement des écrans : c’est ironique, n’est-ce pas ?
Et si vous souhaitez en apprendre davantage, foncez lire l’exposition Il était une fois… la mythologie de nos contrées qui leur est dédiée :
Découvrir l’exposition « Des sorcières : broutches »
Dernier conseil : si quelqu’un vous assure, un soir d’hiver, qu’il ne croit pas aux sorcières, ne le laissez pas dormir seul. Demandez au pèlerin du relais du Bastet. La chambre sans toit, ça refroidit.