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Cagots : des charpentiers, une rumeur, quatre siècles

Deuxième rendez-vous de notre dossier d’Halloween. Après les broutches, les sorcières de nos légendes, voici une histoire qui n’a rien de surnaturel, et c’est précisément ce qui la rend singulière. Pendant des siècles, des familles entières ont vécu à l’écart des villages, mises au ban par une croyance populaire tenace : la peur de la lèpre. On les appelait les cagots. Ils étaient charpentiers, ils n’avaient rien fait de mal, et il a fallu quatre siècles pour que la rumeur lâche prise.

Personne, à ce jour, ne sait d’où venaient les cagots. C’est le premier mystère, et il est total. Les hypothèses ont fleuri au fil des siècles : descendants de lépreux, de Wisigoths — le béarnais « can de got », chien de Goth, en serait resté dans le mot — ou de charpentiers maudits. Aucune n’a jamais été prouvée.

Ce que l’on sait, c’est qu’ils étaient là : environ 2 % de la population béarnaise, quelque 4 000 personnes et plus de 300 cagoteries recensées. Mais pas partout : ils se concentraient sur le piémont et le long du gave d’Oloron, et les chercheurs ont noté leur quasi-absence dans les hautes vallées de pasteurs-paysans, Aspe et Barétous comprises. Un règlement établi à Oloron en 1471 leur réserve d’ailleurs exclusivement le métier de charpentier, pour une raison terriblement logique à l’époque : le bois, croyait-on, ne transmettait pas la lèpre.

La lèpre, une peur sans fondement

La lèpre, justement, voilà le cœur de la croyance. Les cagots étaient soupçonnés d’en être porteurs et de la transmettre au moindre contact. On leur prêtait aussi des oreilles sans lobes, des pieds palmés et une odeur particulière. En 1600, des médecins mandatés par le Parlement de Toulouse examinent vingt-deux cagots et concluent qu’ils sont exempts de toute pathologie. Le verdict médical est sans appel. La rumeur, elle, ne s’en est jamais vraiment remise.

À l’église, la croyance avait ses aménagements, et c’est là qu’elle a laissé les traces les plus visibles. Pour ne rien partager avec les autres fidèles, les cagots entraient par une porte latérale, restaient au fond de la nef et trempaient la main dans un bénitier qui leur était réservé, plus petit que celui des autres. De peur de la contagion, on ne leur laissait pas même l’eau bénite en commun.

À Géronce, l’historien Francisque Michel signalait le Prat comme le lieu de rassemblement des cagots de toute la vallée de Josbaig. Et dans la cathédrale Sainte-Marie d’Oloron, leur bénitier est toujours là : une scène de chasse sculptée, vraisemblablement un chapiteau roman recyclé pour l’occasion.

Quatre siècles pour faire taire la rumeur

La discrimination officielle s’arrête avec un édit royal, en 1684. Les croyances, elles, ont la peau dure. Vers 1920, dans une école d’Oloron, les grands inspectaient encore les lobes d’oreilles des nouveaux arrivants : pas de lobes, pas de jeux.

La moquerie a aussi survécu dans un dicton de vallée, rapporté par Francisque Michel : « À Bedous cagots son tous », lançaient les habitants d’Accous, à trois kilomètres de là. Le mot était devenu une taquinerie de voisinage. La peur, elle, avait quitté les cagots depuis longtemps.

La rumeur s’est éteinte, la pierre est restée. Dans la cathédrale d’Oloron, le bénitier des cagots témoigne encore d’une époque où des hommes et des femmes n’avaient pas le droit de partager l’eau bénite du reste de l’assemblée.

Un témoin de pierre à Oloron

Alors, ce week-end, entre deux bonbons, entrez dans la cathédrale Sainte-Marie d’Oloron. Ses portes sont ouvertes à tout le monde, quelles que soient les oreilles. Cherchez le bénitier des cagots. Aujourd’hui, n’importe quel visiteur peut y tremper la main.

Et si ce dossier d’Halloween devait vous laisser une leçon, ce serait celle-ci : dans nos vallées, ce n’est pas le 31 octobre que la peur a fait le plus de dégâts.

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