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La minute insolite : Et si on échangeait en sifflant ?

Presque comme un secret de famille dévoilé, c’est à la fin des années 1950 que la communauté scientifique découvre que des habitants d’un petit village de la vallée d’Ossau sont capables de communiquer à très grande distance au moyen de modulations sifflées.

Utiliser des mots pour parler et s’adresser aux autres nous parait normal, voir banal. Enfin, c’est mieux lorsque que l’on caresse l’espoir d’être un minimum entendu.

Pour autant est-ce toujours une absolue nécessité pour que l’acte de communication, de langage et de parole ait lieu ? Vous allez aujourd’hui (re) découvrir que ce n’est pas forcément le cas.

(Sous réserve d’être un minimum adroit, ne nous voilons pas la face !)

 

Parler comme les oiseaux, pourquoi et surtout comment ?

Derrière cette tradition séculaire, un système totalement avant-gardiste, ancêtre du plus vieux téléphone mobile du monde !

Ce système de communication non verbale, à longue distance, permet non seulement d’éviter des trajets inutiles, mais est aussi moins fatigant pour la voix humaine, surtout si l’on crie à tue-tête.

En effet, même si le coefficient d’intelligibilité est assez restreint, le sifflet humain porte beaucoup plus loin que la voix (jusqu’à 2500 m !) et il est généralement plus facile de siffler plus longtemps que de crier. (Et nous devons lui reconnaitre qu’il cumule l’avantage de ne quasi jamais tomber en panne de batterie…)

En rendant le sifflet compréhensible, il acquiert une valeur linguistique et devient donc un langage propre à l’homme, à distinguer du sifflet qu’il émet pour guider et commander les chiens et les troupeaux. Le sifflet est en quelque sorte un calque à la langue parlée : dans les sifflements, on peut reconnaître une phrase que le siffleur aurait pris soin de prononcer avant de la siffler. Comme on reconnaît quelqu’un à la voix, on reconnaît aussi quelqu’un à son sifflet.

Utilisée pour communiquer en montagne, l’apprentissage de cette langue sifflée par les bergers se faisait par la pratique, l’habitude. Il n’y avait pas de méthode. Les phrases sifflées étaient courtes et simples, avec un sujet un verbe, un voire deux compléments maximum afin de ne pas perdre de son intelligibilité.

Vous l’aurez donc compris, il était carrément utile d’avoir un sens aigu de la synthèse…

A chaque siffleur, sa technique : sans ou avec 1 ou 2 doigts dans la bouche ! La plus grande majorité de siffleurs ne change pratiquement jamais de doigts. Une minorité parvient même à se servir de n’importe quel doigt, de n’importe quelle main !

La technique pour interpeller semble être commune à de nombreux peuples : l’appelant siffleur commence toujours par émettre un « oh ! » (ou équivalent de la langue autochtone) suivi du prénom ou du nom de l’appelé. Ce « oh ! » ou prénom sifflé directement sert d’interjection qui joue le rôle d’avertisseur. Pour s’assurer qu’il a été entendu, le siffleur renouvelle plusieurs fois ce « Oh ! » suivi du nom de l’appelé.

Futé, n’est-il pas ?

A Aas, celui-ci répondait en sifflant « eh oh ! » pour signifier qu’il avait compris qu’on l’appelait bien lui et qu’il attendait de savoir ce qu’on lui voulait.

Une question se pose malgré tout. Pensez-vous que quand le “sifflé” n’avait pas envie de répondre, le soir en rentrant, il faisait croire que le vent n’allait pas dans le bon sens ? Nos recherches ne nous permettent malheureusement pas de répondre à ce jour…

Les ressemblances entre la langue sifflée d’Aas et de La Gomera sont multiples ; toutes deux s’appuient sur des modulations sifflées qui ont la même origine latine et vont de 110 à 120 décibels, intensité limite supportée par l’oreille humaine !

Autre similitude avec le silbo gomero, le nombre et la transposition des voyelles et des consonnes :

  • 4 voyelles : de l’aigu vers le grave : i – e – a – o (le o pour les sons « o » et « ou »)
  • 4 consonnes de base pour le béarnais / occitan contre 5 consonnes (y, k, g, b, s ) pour le silbo gomero : CH (pour che, tche, t, s) ; Y (pour d,n, l, r, z, j) ; K (pour c, k) ; G (pour g,m,b,v)

 

 

Le mystère du petit village d’Aas, en Vallée d’Ossau

Ce qu’on appellera bientôt le langage sifflé d’Aas est alors décrit et étudié par René-Guy Busnel, bio-acousticien, directeur de recherches à l’École des hautes études et à l’INRA.

C’est d’ailleurs suite à ces travaux que les siffleurs d’Aas accèdent à une notoriété internationale !

Si on sait pourquoi, pendant des centaines d’années, les paysans du village d’Aas communiquaient en sifflant, on ne sait rien de l’origine de ce langage. De nombreuses anecdotes, compilées par René Arripe (écrivain régionaliste, né en vallée d’Ossau et descendant d’une famille de siffleurs), font état de l’usage de cette langue sifflée servant à prévenir de l’arrivée d’un ours ou encore à demander de l’aide.

Pourtant, et ce malgré les recherches d’une poignée de passionnés sur l’origine de cette tradition immémoriale, nous ne savons toujours pas pourquoi ni comment son utilisation a pu rester cantonnée à ce seul village d’une centaine d’habitants situé à quelques kilomètres de Laruns…

Sans doute, s’agissait-il d’un secret qu’il fallait précieusement protéger.

Et ailleurs sur le globe ?

Et bien il semblerait que pas loin de 70 langues sifflées existent de par le monde.

Nous l’avons vu plus haut, sur l’île de Gomera, aux Canaries, non seulement le silbo existe mais ce dernier est toujours utilisé pour communiquer. Cette langue sifflée dans les vallées encaissées à même été reconnue par l’UNESCO comme étant patrimoine culturel immatériel de l’Humanité en 2009.

Nombreux sont les autres pays adeptes de cette coutume, de la Sibérie à la Turquie, du Mexique au Maroc. Mais encore au Togo, en Ethiopie, en Guyane, dans les Andes, en Papouasie …

Autant de peuples qui mettent en évidence que cette pratique est bien loin d’être du folklore mais un vrai mode de communication.

C’est d’ailleurs en ce sens que le collège Les Cinq Monts à Laruns a décidé d’enrichir ses cours d’occitan de cours de langage sifflé. Le moins que l’on puisse imaginer c’est que ces cessions doivent être chantantes !

Et c’est dans cette même logique que depuis 2015, l’UPPA (Université de Pau et des Pays de l’Adour) se trouve être la seule université en Europe à proposer à ses étudiants un enseignement de langue sifflée.

Votre curiosité aura sans doute été piquée. Pour la satisfaire, quoi de mieux qu’une petite visite à la Villa Bedat pour découvrir l’exposition du moment “Le corps en mouvement” ?

En conclusion et pour rester dans la tradition du secret, nous allons ici même vous en dévoiler un : l’une de nos collègues de la Villa Bedat à elle même pris quelques cours de langage sifflé… Saurez-vous nous dire de qui il s’agit ?

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